Ces derniers temps, je me suis surprise à oublier beaucoup de choses. Des détails du quotidien, une conversation récente, ce que j’ai mangé la veille… Et à force de constater ces petits oublis, j’ai commencé à me poser des questions. À m’inquiéter, même. Est-ce normal ? Est-ce l’âge, la fatigue, le stress ? Est-ce que quelque chose ne va pas ?
Ce questionnement a pris une autre dimension le jour où j’ai réalisé avoir oublié une conversation importante avec ma fille. Lors d’un repas de famille, elle avait évoqué un projet. Sur le moment, j’étais là, à table, présente physiquement.
Ce repas, nous étions nombreux. J’étais maîtresse de maison, occupée par le bon déroulé du repas, les discussions, les besoins de chacun. Mon attention était partout à la fois et, sur le moment, je n’ai rien remarqué de particulier.
C’est seulement cette semaine, en réalisant que j’avais complètement oublié cette conversation, que l’inquiétude est apparue. Oublier un détail du quotidien est une chose, mais oublier un échange important avec sa fille en est une autre. C’est ce constat qui m’a vraiment interpellée.
C’est cette inquiétude, qui m’a poussée à faire des recherches. Parce que, comme beaucoup, je me rends compte que je me souviens parfaitement de certains souvenirs anciens. Le numéro de téléphone fixe de mes grands-parents, appris enfant, par exemple. Cela fait plus de quarante ans, et pourtant il est toujours là, intact, alors qu’une information récente semble parfois disparaître presque aussitôt.
Ce contraste m’a interpellée. Et surtout rassurée, une fois que j’ai compris. La première chose importante à savoir, c’est que la mémoire ne fonctionne pas comme un tiroir unique dans lequel tout serait rangé de la même façon. Notre cerveau possède différents types de mémoire, qui n’obéissent pas aux mêmes mécanismes. Les souvenirs anciens, profondément ancrés, n’ont rien à voir avec les informations récentes du quotidien.
Quand nous étions enfants, certaines informations étaient répétées sans cesse. Les numéros de téléphone faisaient partie de notre environnement. On les composait à la main, on les écrivait, on les récitait. Ils étaient associés à un lieu, à une sensation de sécurité, à une émotion. Cette répétition, combinée à l’émotion et à l’attention, a permis à ces souvenirs de s’inscrire durablement dans la mémoire à long terme.
Aujourd’hui, notre rapport à l’information est très différent. Nous sommes constamment sollicités. Nous faisons plusieurs choses à la fois. Nous écoutons tout en pensant à autre chose. Nous mangeons en discutant, en répondant à des messages, en gérant mille détails. Dans ces conditions, le cerveau n’encode pas l’information en profondeur. Non pas parce qu’elle n’est pas importante, mais parce qu’il n’y a pas assez de disponibilité intérieure pour l’accueillir.
Ce que l’on prend pour un problème de mémoire est très souvent un problème d’attention. Il faut aussi parler de la charge mentale, plus elle est élevée, plus notre esprit est occupé à organiser, anticiper, gérer. Le cerveau fait alors des choix. Il trie, il conserve ce qu’il juge essentiel à long terme et laisse passer ce qui n’est pas immédiatement prioritaire. Là encore, ce n’est pas un dysfonctionnement, mais un mécanisme de protection.
Dans un contexte comme celui d’un repas de famille, quand on est celle qui veille à tout, l’attention est fragmentée. Même une information affectivement importante peut ne pas s’inscrire pleinement, simplement parce que l’esprit est déjà saturé. Être présente ne signifie pas toujours être disponible intérieurement.
La mémoire est aussi étroitement liée aux émotions. Ce qui nous touche profondément, ce qui est vécu dans le calme, dans la présence, s’ancre plus facilement. À l’inverse, ce qui est dit dans le bruit, le mouvement, la dispersion, peut glisser sans laisser de trace. Ce n’est pas un manque d’amour, c’est une question de contexte.
Comprendre cela change beaucoup de choses. Cela permet de sortir de l’inquiétude et de la culpabilité. Non, notre mémoire ne nous trahit pas. Elle nous montre simplement notre rythme de vie, notre niveau de sollicitation, notre fatigue parfois.
Plutôt que de chercher à tout retenir, il peut être plus juste de ralentir, de simplifier, de s’accorder plus de présence dans les moments importants. Non pas pour tout retenir, mais pour redonner de l’espace.
La mémoire n’est pas un outil de performance. Elle est le reflet de notre état intérieur. Et parfois, ces oublis du quotidien ne sont pas un problème à corriger, mais un message à écouter.
Comprendre cela m’a profondément apaisée et si cet article peut, à son tour, rassurer celles et ceux qui se reconnaîtront dans ces situations, alors il aura rempli son rôle.

